Dans l’interview ci-dessous nous republions les propos de D. Ceux-ci ont été recueillis après que ce dernier ait passé 4 mois en détention préventive à Champ-Dollon à Genève. Il y parle notamment de ce qui l’a marqué en prison : les conditions de détention, l’impossibilité du deuil, et le vocabulaire animalisant employé pour décrire la vie des détenu·e·s.
PP : Tu m’as dit que tu avais été marqué par le vocabulaire qu’on utilise en prison et par le bruit des clés des surveillants. Qu’est-ce que tu voulais dire par là ?
Ce qui m’a frappé en prison, c’est à quel point le vocabulaire employé nous déshumanise. On parle de « gamelle » pour la nourriture, comme si on était des chiens. « La promenade » ressemble aussi à ce qu’on dirait pour des animaux en cage. Ce vocabulaire, associé à la manière dont on est traité, te fait sentir moins humain, plus comme un animal. Le bruit des clés des surveillants est constant, c’est un son qui marque chaque moment de la journée. Tu sais que quand tu entends ces clés, quelque chose va se passer : soit ils viennent pour un contrôle, soit pour te faire sortir. Ce bruit devient une sorte de rappel constant que tu es enfermé.
Il y avait aussi d’autres sons qui faisaient partie de cette ambiance carcérale, comme les cris des détenus mentalement instables ou en crise. La nuit, tu pouvais être réveillé à n’importe quelle heure par quelqu’un qui hurlait, souvent des détenus qui avaient des problèmes de santé mentale ou qui étaient trop bourrés. Ça ressemble un peu à des chiens dans des cages qui aboient ou hurlent. C’est quelque chose qui reste gravé dans ta tête.
PP : Tu as aussi vécu une expérience particulière par rapport à ce qu’on pourrait appeler « le droit au deuil » en prison. Est-ce que tu peux nous raconter ?
Le deuil en prison, c’est quelque chose de très difficile. Quand tu es en cellule, tu as peu de contact avec l’extérieur, et parfois tu ne sais même pas ce qui se passe avec ta propre famille. J’ai perdu mon oncle pendant que j’étais en détention, et je n’ai même pas pu lui dire au revoir. J’ai appris son décès bien après qu’il soit mort. Mon co-détenu a perdu son père pendant qu’il était en prison, et il n’a appris la nouvelle que trois semaines après. Le jour où il a su, il était dévasté, et il a eu un appel extraordinaire pour parler à sa famille, mais c’était trop tard.
Le plus dur, c’est de vivre ce deuil à distance. Tu es enfermé, avec un avenir incertain, et ta famille s’inquiète pour toi, ce qui devient une source supplémentaire de stress. Pendant que ta famille est en deuil, toi, tu es là, sans aucune possibilité de les prendre dans tes bras ou de leur dire adieu. La communication est limitée, et ça repousse ton deuil. C’est comme une pause dans ta vie, et tu ne peux pas vraiment avancer.
Quand tu sors, tu es obligé de faire face à nouveau à ce deuil que tu n’as jamais pu gérer correctement. C’est encore pire pour ceux qui, après leur jugement, sont reconnus innocents, car ils ont vécu tout cela de manière totalement injuste.
PP : Après les 4 mois que tu as faits en préventive, est-ce que tu peux nous décrire un peu les conditions de détention à Champ-Dollon ?
Au début, je suis entré dans une cellule avec trois autres détenus. La cellule était juste assez grande pour accueillir six personnes. Après une semaine, j’ai été transféré dans une cellule plus petite, avec seulement un autre codétenu. Cette cellule faisait environ 2 mètres sur 5 mètres, donc toujours assez restreinte. La cohabitation dépendait vraiment des personnes avec qui tu partageais la cellule. Si c’était quelqu’un de propre et respectueux, ça allait, mais avec quelqu’un de sale ou irrespectueux, ça pouvait vite devenir invivable. J’ai eu de la chance sur ce point, mes codétenus étaient corrects.
Côté moral, l’enfermement a eu un impact sur moi, surtout parce qu’on a très peu de communication extérieure. Parfois, tu es avec des gens qui peuvent être opportunistes ou dangereux, et tu réalises que, même si tu n’étais pas criminel au départ, l’environnement carcéral peut t’amener à le devenir. Tu es soit influencé par ce que tu vois, soit tu t’isoles pour ne pas tomber dans ce cercle.
PP : Comment ça se passe à Champ-Dollon avec la chaleur en été ? Et avec le froid en hiver ?
En été, quand le soleil tapait directement sur la façade de la prison, la chaleur devenait étouffante dans la cellule. Il n’y avait presque aucun moyen de se rafraîchir. On n’avait pas le droit de sortir de la cellule, même pour aller dans le couloir pour trouver un peu de fraîcheur. Les seules ouvertures étaient des petites fenêtres de 15 cm sur 15 cm, et elles n’aidaient pas vraiment à évacuer la chaleur. Certains détenus mouillaient leurs vêtements pour se rafraîchir, d’autres prenaient des douches dans les toilettes avec les bouteilles d’eau qu’on avait, mais ça restait loin d’être idéal.
En hiver, c’était tout aussi difficile. Il faisait tellement froid parce qu’il n’y avait ni climatisation ni chauffage. Parfois, même l’eau chaude ne fonctionnait plus, donc on devait se doucher à l’eau froide pendant une semaine entière. Dans la cellule, on dormait avec toutes nos affaires sur nous pour tenter de nous réchauffer, mais la couverture fournie ne suffisait pas. Le matin, il faisait tellement froid qu’on pouvait voir notre souffle. Pour essayer de me réchauffer, je remplissais des bouteilles d’eau chaude et les plaçais près de la fenêtre pour créer une sorte de chauffage improvisé. Ça marchait, mais seulement pour une ou deux heures, avant que l’eau ne devienne froide.
Du côté de l’administration il n’y avait pratiquement aucun effort. Ils voyaient bien que nous étions dans des conditions difficiles, mais il fallait attendre longtemps avant que des réparations soient faites, comme pour l’eau chaude, par exemple. Ce qui aurait été réparé en un jour dans un autre contexte prenait des semaines en prison.
PP : Après cette expérience, qu’est-ce que tu penses de la sortie de prison et de ce qu’on appelle « la réinsertion » ?
J’ai rencontré une assistante sociale pendant ma détention, mais elle n’était là que pour m’écouter, pas pour m’aider à me réinsérer. Le problème, c’est que beaucoup de détenus n’ont aucune idée de ce qu’ils vont faire après leur sortie. Il y a des cours proposés, comme des cours d’informatique ou de création de projets, mais il faut attendre longtemps pour y avoir accès, et ils sont souvent inadaptés pour ceux qui n’ont pas de plan clair. Ceux qui sortent sans emploi, sans diplôme, retombent souvent dans les mêmes travers, comme le crime ou la drogue.
Je pense qu’il faut un vrai suivi personnalisé à la sortie, avec des fondations ou associations qui aident à trouver un emploi et à se réinsérer dans la société. Si quelqu’un a un suivi sérieux, il est beaucoup moins probable qu’il récidive. Mais ce suivi doit être adapté à chaque personne, sinon, beaucoup restent sur le bord de la route.